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François de Sales et nous (VIII)        

Le bien de la vieillesse

Monsieur Frémyot, père de Jeanne de Chantal, demanda un jour à François de Sales de lui écrire quelques avis utiles pour ses dernières années de vie. Au nom de l’amitié, en s’excusant de sa jeunesse (François avait 37 ans), il répondit à la demande :

       « Monsieur, je sais que vous avez fait une longue et très honorable vie, et toujours très constante en la sainte Eglise catholique ; mais au bout de là, ç’a été au monde et au maniement de ses affaires. Chose étrange, mais que l’expérience et les auteurs témoignent, il n’est pas possible que vivant au monde, quoique nous ne le touchions que des pieds, nous ne soyons embrouillés de sa poussière. Nos anciens pères, Abraham et les autres, présentaient ordinairement à leurs hôtes le lavement des pieds (Gn 18, 4) ; je pense, Monsieur, que la première chose qu’il faut faire c’est de laver les affections de notre âme pour recevoir l’hospitalité de notre bon Dieu en son Paradis.

       Il me semble que c’est toujours beaucoup de reproche aux mortels de mourir sans y avoir pensé ; mais il est double à ceux que Notre Seigneur a favorisés du « Bien de la vieillesse » … Il faut tout à l’aise dire ses adieux au monde, et retirer petit à petit ses affections des créatures.

       Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres pour être transplantés parce qu’ils laissent leurs racines en terre ; mais qui les veut porter en une autre terre, il faut qu’adroitement il désengage petit à petit toutes les racines l’une après l’autre. Et puisque de cette terre misérable nous devons être transplantés en celle des vivants, il faut retirer et désengager nos affections l’une après l’autre de ce monde. Je ne dis pas qu’il faille rudement rompre toutes les alliances que nous y avons contractées ; mais il les faut découdre et dénouer … Il se faut tenir prêts ; ce n’est pas pour partir devant l’heure, mais pour l’attendre avec plus de tranquillité.

À cet effet, je crois, Monsieur, que vous aurez une incroyable consolation de choisir de chaque jour une heure pour penser, devant Dieu et votre bon Ange, à ce qui vous est nécessaire pour faire une bienheureuse retraite. Quel ordre à vos affaires s’il fallait que ce fût bientôt ? Je sais que ces pensées ne vous seront pas nouvelles ; mais il faut que la façon de les faire soit nouvelle en la présence de Dieu, avec une tranquille attention, et plus pour émouvoir l’affective que pour éclairer l’intellective.

       La sagesse et considération de la philosophie accompagne souvent les jeunes gens : c’est plus pour récréer leur esprit que pour créer en leurs affections aucun bon mouvement ; mais entre les bras des anciens, elle n’y doit être que pour leur donner de la vraie chaleur de dévotion.

       On dit qu’Alexandre le Grand, cinglant en haute mer, découvrit lui seul et premièrement l’Arabie Heureuse à l’odeur des bois aromatiques qui y sont ; aussi, lui seul y avait sa prétention. Ceux qui prétendent au pays éternel, quoique cinglant en la haute mer des affaires de ce monde, ont un certain pressentiment du Ciel qui les anime et encourage merveilleusement ; mais il faut se tenir à la proue et le nez tourné de ce côté-là.

       C’est bien assez, Monsieur, si ce n’est trop pour cette année, laquelle s’enfuit et s’écoule de devant nous, et dans ces deux mois prochains nous fera voir la vanité de sa durée, comme ont fait toutes les précédentes qui ne durent plus. Vous m’avez commandé que toutes les années je vous écrive quelque chose de cette sorte : me voilà quitte pour celle-ci. »

                                                                                Le 7 octobre 1604 – (EA 12, 329-332

Parmi nous, certains ont l’âge de M. Frémyot, et d’autres, celui de François, et plusieurs sont entre les deux. Cette lettre nous touchera donc diversement en tant que personnes et en tant que pasteurs.

Les appels du pape François, lors du 1er Congrès international de pastorale des personnes âgées, nous rejoignent ici :

 « Nous devons changer nos habitudes pastorales pour savoir répondre à la présence de tant de personnes âgées dans nos familles et nos communautés.

 Dans la Bible, la longévité est une bénédiction. Elle nous met face à notre fragilité, à la dépendance mutuelle, à nos liens familiaux et communautaires, et surtout à notre filiation divine. En accordant la vieillesse, Dieu notre Père nous donne du temps pour approfondir notre connaissance de lui, notre intimité avec lui, pour entrer toujours plus dans son cœur et nous abandonner à lui. C’est le temps pour nous préparer à remettre notre esprit entre ses mains, définitivement, avec la confiance des fils.

Mais c’est aussi un temps de fécondité renouvelée. « Vieillissant, il fructifie encore » (Ps 91, 15), dit le psalmiste. Le dessein de salut de Dieu, en effet, se réalise également dans la pauvreté des corps faibles, stériles et impuissants. Du sein stérile de Sara et du corps centenaire d’Abraham, est né le peuple élu (cf Rm 4,18-20). D’Élisabeth et du vieillard Zacharie est né Jean le Baptiste. La personne âgée, même quand elle est faible, peut devenir l’instrument de l’histoire du salut…

Aujourd’hui, je voudrais vous dire que les personnes âgées aussi sont le présent et le demain de l’Eglise. C’est pourquoi il est si important que les personnes âgées et les jeunes parlent entre eux. »

                                                                                                                                      (3 janvier 2020)

Père François Corrignan – Prêtre de Saint François de Sales

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