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Toujours dans la joie !

Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus.  (1Th 5, 16-18)

Encore des exhortations de saint Paul qui, sur le coup, n’arrachent qu’un sourire du bout des lèvres ! Surtout quand on les entend d’une oreille purement humaine. C’est à se demander s’il vivait dans un monde différent du nôtre qui est pris en otage depuis deux ans par un virus assassin.

Comment être toujours dans la joie devant les situations angoissantes qui nous prennent au dépourvu et pendant alors que des proches, des voisins, et des collègues luttent entre la vie et contre la mort ? Comment prier en tout temps dans une société hautement consumériste où il faut certains doivent se livrer à une véritable course contre la montre pour s’assurer le gite et le couvert ?

Comment, surtout, rendre grâce devant les échecs qui s’enchaînent, les déceptions qui s’accumulent et les crises qui défraient la chronique ?

Ces recommandations semblent vraiment hors de notre portée ! Pourtant, saint Paul n’est pas né de la dernière pluie pour faire des vannes ou pour nous mettre le doigt dans l’œil ! Avant de lui jeter alors la pierre, efforçons-nous de saisir ses propos dans leur contexte. Nous pourrons alors apprécier avec justesse leur portée théologique et spirituelle.

1 Thessaloniciens, une lettre de soulagement et d’espérance au cœur des tribulations

Le contexte général de l’exhortation de saint Paul est celui de toute la lettre. La lecture de cette dernière met à jour un contexte de persécution précoce. Par trois fois au moins, Saint Paul y revient explicitement sur les tribulations que subissent les chrétiens de la Thessalonique : Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. (1Th 1,6) ; ou bien : En effet, frères, vous avez imité les Églises de Dieu qui vivent en Judée dans le Christ Jésus, parce que vous avez souffert de la part de vos compatriotes de la même manière qu’elles ont souffert de la part des Juifs. (1Th 2, 14) ; ou encore : et nous vous avons envoyé Timothée, notre frère, collaborateur de Dieu pour l’annonce de l’Évangile du Christ. Il devait vous affermir et vous réconforter dans votre foi, (1Th 3, 2). 

À en croire le livre des Actes des Apôtres, la communauté chrétienne de Thessalonique est née avec la persécution. Cette dernière est si intense que Saint Paul, qui ne recule d’ordinaire devant rien quand il s’agit du Christ, trouve dans la fuite le meilleur parti à prendre. Avec ses compagnons, il quitte la ville de nuit, pour éviter aux disciples de plus grands ennuis (Cf. Ac 17, 1- 10). Pour autant, il ne s’avoue pas vaincu. Il reste préoccupé de la situation des chrétiens de Thessalonique. Ne pouvant pas aller lui-même les voir, il leur envoie Timothée qui, à son retour, lui donne de bonnes nouvelles : les Thessaloniciens n’ont pas laissé les persécutions avoir raison de leur foi et de leur charité (Cf. 1Th 2,17-3,6). Paul écrit alors cette lettre pour leur exprimer son soulagement et toute sa joie. Il en profite pour les encourager et les exhorter à la patience et à la persévérance dans l’attente du retour du Christ. C’est d’ailleurs la résurrection du Christ et son retour qui déterminent toute la réflexion de Paul dans la lettre.

Le contexte immédiat de la recommandation de Paul est celui des exhortations qu’il adresse à l’Eglise en général. Elles s’étendent du verset 12 au verset 22 du cinquième et dernier chapitre. En amont, il est question du respect dû aux responsables et de la correction fraternelle (12-15), puis en aval de la docilité à l’Esprit et de la probité.

Ces différents contextes nous permettent de mieux appréhender les propos de saint Paul qui nous invitent avant tout à une joie perpétuelle.

Soyez toujours dans la joie : la joie d’appartenir au Christ

La joie perpétuelle à laquelle Paul nous convie n’a rien à voir avec la joie mondaine qui se greffe sur nos succès, nos réussites, nos plaisirs ou nos échéances heureuses. Ce n’est pas une joie à l’abri de toute difficulté, de toute souffrance, une joie qui n’intègre pas la dimension cruciale de la foi, qui ne s’émeut pas devant la détresse humaine ou qui ne se laisse pas toucher par la misère humaine. Jésus lui-même, n’a-t-il pas pleuré devant l’agitation suscitée par la mort de Lazare quand bien même il savait qu’il le ramènerait à la vie (Cf. Jn 11, 35) ? Ne s’est-il pas attendri devant la foule immense qui ressemblait à des brebis sans berger et qui n’avait rien à manger (Cf. Mc 6,34-44) ? Et ne nous appelle-t-il pas en plusieurs occurrences à porter notre croix pour le suivre (Cf. Mt 10,38 ; 16,24 ; Mc 8,34 ; Lc 9,23). D’ailleurs, Paul n’a pas manqué de rappeler cette dimension cruciale de la vie chrétienne à ses destinataires : Nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus Christ, en présence de Dieu notre Père. Nous le savons, frères bien-aimés de Dieu, vous avez été choisis par lui. (1Th 3,3b-4).

Comme l’insinue fortement l’étude du contexte, la joie continuelle dont parle Paul s’enracine dans le Christ et dans l’Église et trouve tout son sens dans l’espérance chrétienne. La joie du chrétien, c’est le Christ, notre résurrection, notre avenir. Mieux, c’est la joie qu’apporte le Christ et qu’il nous donne. 

Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur ! Il exultera pour toi de joie, il tressaillira dans son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie (Cf. So 3, 17).

C’est la joie d’appartenir au Christ et de le savoir de notre côté ou avec nous, Je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera (Cf. Jn 16, 22).

C’est la joie de sa Parole : Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite (Jn 15,11). C’est la joie de l’assurance de son amour : Qui nous séparera de l’amour du Christ ? la tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ?…

Mais en tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni ange ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissance, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur (Cf. Rm 8,35-39).

La joie chrétienne, qui jaillit de la source du cœur débordant du Christ (François, Evangelii Gaudium, 5), résiste donc aux persécutions et les transcende : les Actes des Apôtres nous montre les disciples remplis de joie dans les persécutions (13, 52).

Nous ne devons pas laisser notre joie se ternir ni s’altérer par les provocations, les insultes, les adversités et les échecs ni plier l’échine devant la tristesse du monde qui, contrairement à la tristesse selon Dieu qui produit le repentir pour le salut, engendre la mort (Cf. 2Co 7, 10). Saint François de Sales n’affirme-t-il pas que la mauvaise tristesse trouble l’âme, la met en inquiétude, donne des craintes déréglées, dégoûte de l’oraison, assoupit et accable le cerveau, prive l’âme de conseil, de résolution, de jugement et de courage, et abat les forces ? (Saint François de Sales, Œuvres, La Pléiade p. 274) Le premier remède contre ce mal qu’il nous propose en s’appuyant sur saint Jacques (cf. Jc 5, 13) se trouve justement être la prière (Ibid. p. 275) à laquelle nous convie ensuite saint Paul.

Priez sans relâche : la prière, plus un état, une disposition qu’une activité

Quand saint Paul nous invite à la prière sans relâche, il est loin de se la représenter comme une activité perpétuelle qui ne nous laisserait le moindre répit pour travailler et vaquer à nos tâches personnelles.

Comment le ferait-il, si lui-même rappelle dans la lettre la place prépondérante du travail dans son ministère et sa nécessité pour se prendre en charge : Vous vous rappelez, frères, nos peines et nos fatigues : c’est en travaillant nuit et jour, pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous, que nous vous avons annoncé l’Évangile de Dieu. (1Th 2, 9), ou bien Frères, nous vous encourageons à progresser encore : ayez à cœur de vivre calmement, de vous occuper chacun de vos propres affaires et de travailler de vos mains comme nous vous l’avons ordonné. Ainsi, votre conduite méritera le respect des gens du dehors, et vous ne manquerez de rien. (1Th 4,10b-12).

Dans le second billet qu’il envoie aux Thessaloniciens, il va même jusqu’à dire : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains d’entre vous mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. À ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné. (2Th 3, 10b-12). L’importance du travail dans la foi chrétienne est telle que les moines bénédictins et cisterciens l’ont mis sur un pied d’égalité avec la prière : ora et labora. D’ailleurs, la prière n’est pas une activité en soi ; elle est un état, un contact, une relation, une communion avec Dieu.

Plus qu’une question de temps, l’exhortation de Paul relève de l’être, mieux d’une manière d’être. Il veut que nous soyons toujours en communion avec Dieu, que nous ayons le cœur dirigé vers lui en permanence. Et cela, dans la perspective du retour du Christ. En ce sens, il ne fait que reprendre l’exhortation de Jésus : « Veillez (Veiller, c’est prier) donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient » (Mt 24, 42). Cette communion est possible au sein de la vie la plus occupée. Le travail est même un moyen de rester en communion avec Dieu, d’autant plus que la vocation première du travail de l’homme est d’être le prolongement du travail de Dieu. C’est peut-être la raison pour laquelle les moines tiennent les deux exercices ensemble. Toujours est-il que Dieu travaille et ne se lasse pas de travailler : « Mon Père est toujours à l’œuvre », dit Jésus (Jn 5, 17). Et quiconque travaille s’inscrit à son école.

Il nous faut par ailleurs tenir compte de la dimension ecclésiale des propos de Paul. En effet, quand Paul demande en effet de prier sans relâche, il s’adresse moins à un chrétien pris isolément qu’à un chrétien pris dans la communauté, voire à toute la communauté.

Le chrétien ne prie jamais ou ne devrait jamais prier seul, car la prière est, par nature, communautaire parce qu’elle établit une communion. Souvenons-nous de l’enseignement de Jésus : Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. (Mt 18,19-20).

Le chrétien prie donc en Église. Autrement dit, chaque fois qu’un chrétien ou un groupe de chrétiens prie, c’est toute l’Église qui est en prière. Et, étant donné qu’à tout moment aujourd’hui, il y a toujours un chrétien ou un groupe de chrétiens qui prie quelque part dans le monde, l’Église est continuellement en prière. L’Église assume ainsi les propos de Paul, aussi bien au niveau spirituel qu’empirique. L’adoration perpétuelle et le marathon de prière que le Saint Père a initiés sur toute l’étendue de la planète pour invoquer la fin de la pandémie du coronavirus, nous ont donné une idée claire et concrète de cette fonction de l’Église. Mais l’Église n’assumera parfaitement cette fonction que dans la mesure où elle rend grâce à Dieu pour ses merveilles.

Rendez grâce en toute circonstance : il y a toujours des motifs d’action de grâces

Rien ne dispose mieux à la prière que l’action de grâce. C’est elle qui porte et alimente la prière chrétienne, qui élève spontanément le cœur vers Dieu pour communier avec lui. C’est le chemin que nous trace le psalmiste, l’orant par excellence. Même les psaumes de supplication qui sont tissés de plaintes et de complaintes s’achèvent par l’action de grâce à Dieu (cf. Ps 7, 18 ; 69, 30-37 ; 71, 22-24).

Et dans 1Thessaloniciens aussi, c’est l’action de grâce de Paul à Dieu pour la foi indéfectible et la charité inventive de ses destinataires qui se fait prière. (Cf. 1Th 3, 8-13) Et maintenant nous revivons, puisque vous autres, vous tenez bon dans le Seigneur.  Comment pourrions-nous assez rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour toute la joie que nous avons à cause de vous devant notre Dieu ? Nous le prions avec ardeur, jour et nuit, pour que nous puissions revoir votre visage et compléter ce qui manque à votre foi. Que Dieu lui-même, notre Père, et que notre Seigneur Jésus nous tracent le chemin jusqu’à vous.  Que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous.  Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs, les rendant irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les saints. Amen. (1Th 3,8-13). Si notre prière doit être continuelle, notre action de grâce doit l’être également.

Cela peut nous paraître impossible voire chimérique, au regard de notre monde de violence, de division, de haine et d’injustice. Pourtant, ce ne sont pas les occasions ou les motifs d’action de grâce qui manquent. Nous ne les voyons pas, parce que nos vues sont égoïstes et étriquées. Nous nous regardons le nombril et nous ne nous ne faisons pas attention aux autres. Nous nous fixons sur l’insolite, l’inhabituel, l’accidentel que les médias relaient à longueur de journée, au lieu de nous arrêter sur l’essentiel, le stable qui est à notre portée. La vie que le Seigneur nous donne et nous redonne sans cesse constitue déjà un motif d’action de grâce. Et cette action de grâce ne peut qu’être perpétuelle quand nous tenons le Christ pour notre avenir, notre salut. Le bien qui arrive à l’autre qui est un frère dans le Christ, constitue déjà une raison suffisante d’action de grâce. La certitude de revoir dans le Seigneur le frère dont la mort nous afflige est déjà un motif d’action de grâce permanente.

Quand l’espérance chrétienne est forte, l’action de grâce transforme tout l’être du chrétien et le tourne vers Dieu, même au cœur de toute adversité et de toute détresse. Voyons Jésus devant le tombeau de Lazare. Il dit : Père, je te rends grâces de ce que tu m’as exaucé avant d’inviter Lazare à sortir (Jn 11, 41ss). François Varillon nous fait remarquer que ce n’est pas encore vrai, Lazare est toujours un cadavre, il n’est pas revenu à la vie, mais Jésus dit : “Père je te remercie” (F. VARILLON, Joie de croire, joie de vivre).

Ici aussi, nous ne devons pas perdre de vue la perspective ecclésiale de Paul. Au-delà de chaque chrétien, c’est toute la communauté des disciples qu’il invite à rendre grâces en toute circonstance. Ce que fait l’Église non seulement à travers les louanges et les dévotions, mais surtout à travers l’Eucharistie qui est l’action de grâce par excellence et qu’elle célèbre quotidiennement partout dans le monde.

Au demeurant, l’exhortation de Paul a une portée christologique, eschatologique et ecclésiologique. C’est en Christ, notre vie et notre espérance, et en son corps qu’est l’Église que nous pouvons nous réjouir sans cesse, prier sans relâche et rendre grâce en toute circonstance. Et si telle est la volonté de Dieu pour nous, nous n’avons qu’à lâcher notre nombril et à élargir nos horizons pour fixer l’essentiel, le Christ notre salut, et pour sentir et agir avec l’Église, le sacrement du salut.

Père Clément Sofonnou, psfs
Conseiller spirituel général des Filles de Saint François de Sales

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